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Sans cesse, l'urbanisme se doit d'adapter l'habitat aux besoins de l'homme. Ainsi, confrontées en permanence aux modifications sociales et technologiques de la société, les villes évoluent, se transforment.

Contenter les attentes des jeunes couples comme des personnes âgées. Permettre aux transports de se développer sans étouffer, au sens propre comme au figuré, les citadins. Mettre d'accord acteurs politiques et économiques avec une population exigeante. Tel est le défi que la ville doit relever au jour le jour. Impossible ? Non, heureusement, un précieux outil est là pour garantir la meilleure adéquation possible : l'urbanisme. Dans un monde idéal, il doit permettre aux hommes d'exister dans un cadre de vie agréable et répondant à leurs nombreux besoins. Mais comment y parvenir ? Qui décident des grandes orientations de l'aménagement de l'espace urbain ? Que deviennent les utopies imaginées par les habitants et les aménageurs ? Afin d'entrevoir quelles pourront être les cités de demain, Relais d'Sciences a invité au Bar des Sciences, mardi 28 juin, quatre intervenants : Jean-Pierre Alliard, Pierre Bergel, Etienne Debré et Fréderic Delbos, tous acteurs de l'urbanisme dans la région Basse-Normandie.

Mais avant de s'interroger sur le devenir des villes, il faudrait déjà savoir ce qu'est une ville. Sa définition est loin d'être simple. Pour Pierre Bergel, maître de conférence au Centre de Recherche sur les Espaces et les Sociétés, "cette notion se complique dans le temps." Alors qu'au Moyen Age l'organisation urbaine était le plus souvent centrée autour du château, le concept de ville s'est largement complexifié. "En France, la société est urbanisée à 85 %, mais l'espace, lui, ne l'est que très peu. Il ne représente qu'un tiers de la surface du pays." Selon Pierre Bergel, les limites entre espaces urbains et ruraux s'amenuisent donc progressivement et cela du fait principalement de la mobilité croissante des hommes, laquelle a pris son envol lors de la révolution industrielle, au milieu du XIXème. "Avec l'automobile, les sociétés ont changé leur rapport à la ville." Finalement, "la ville est plus un espace-temps qu'un espace 'tout court'."

Cette évolution spatio-temporelle ne se fait a priori pas au hasard. Elle est le fruit de concertations entre urbanistes et politiques. "A ce niveau, depuis les années 70, explique Fréderic Delbos, chargé de mission au Syndicat Mixte Caen-Métropole, plus on avance, plus la décentralisation se met en place. Maintenant, les décisions sont prises par les élus. Mais, alors que dans les années 70 les prévisions se faisaient à 40 ans, et ne fonctionnaient finalement pas, on fait dorénavant des projections qui sont évaluées tous les 10 ans."

A une personne du public qui s'interroge sur le rôle de la population dans ces décisions, Fréderic Delbos lui répond "qu'il n'y a pas encore de méthode définie. Il y a actuellement des expositions pour le public, des forums mis en place sur internet… Ca commence seulement à se démocratiser. Mais il y a de toute façon obligation d'enquête publique." Certes, lui répond Etienne Debré, président de la Maison de l'architecture de Basse-Normandie, "mais elle n'est que consultative et faite a posteriori." Les quelques cas de démocraties participatives qui ont lieu dans certaines villes sont d'ailleurs encore relativement anecdotiques.

Et bien souvent, les prévisions à long terme ne correspondent pas à la réalité. La ville de l'an 2000 ne ressemblent guère à ce qui avait été imaginé il y a plusieurs décennies. "Toutes les prévisions, et notamment celle de la Délégation de l'aménagement du territoire et à l'action régional (DATAR), envisageaient une importante augmentation de la population, estime Jean-Pierre Alliard, directeur du Conseil en Architecture, Urbanisme et Environnement du Calvados. On a prévu des espaces pour cela. On prévoyait que le nombre d'habitants atteindrait aujourd'hui en France les 80 millions, alors qu'il n'est que d'environ 60 millions. On a donc consommé beaucoup trop d'espaces. Une loi a d'ailleurs été mise en place pour limiter ça." Alors, les projections, semblant ne pas anticiper les modifications de la société, n'auraient-elles aucune utilité ? Les fantasmes urbains de la population sont-ils, eux aussi, vains ? Pas si simple.

"Depuis que l'homme bâtit des villes, c'est-à-dire vers 7000 av. J.C. dans l'actuel Irak, on rêve la ville, commente Pierre Bergel. Les gens se projettent et inventent un avenir. Cette part de rêve se retrouve en général erronée. Mais elle est utile, car elle représente une nouvelle façon de voir l'espace. C'est le cas par exemple de ce que l'on appelle les villes nouvelles", ces villes inspirées des New Towns britanniques des années 10. Il s'agit de villes construites à partir de rien et qui servent à la fois de lieu de résidence et de travail à la population et ce afin d'éviter d'incessants allers et retours ville-banlieue. "Ces villes sont apparues en France à partir des années 60, raconte Pierre Bergel, telles Cergy-Pontoise ou bien encore Saint-Quentin-en-Yvelines. Elles sont le fruit d'une politique d'aménagement du territoire alliée à une dimension utopique. Parfois, cela fonctionne. D'autre fois, un peu moins…"

Car il peut arriver dans l'espace urbain, villes nouvelles ou non, que des dysfonctionnements surviennent, que des ratés enraillent la machine. Alors qu'un membre du public s'inquiète de la ségrégation sociale qui tendrait à augmenter au sein des cités, Jean-Pierre Alliard, lui répond "qu'elle a toujours existée. Même si sa répartition se fait maintenant sur le plan horizontal, alors qu'elle était verticale dans les villes du XIXème, elle a toujours été présente."

Ce que confirme aussitôt Pierre Bergel : "le paradoxe des villes c'est qu'elles sont à la fois des lieux de consensus, de rassemblement, mais également de véritables machines à stigmatiser les groupes sociaux. Plusieurs études des divisions sociales de l'espace montrent que depuis que les villes existent, la répartition des groupes sociaux dans l'espace est non aléatoire. Déjà dans les villes primitives, les classes aisées se trouvaient à proximité du temple. C'était une marque de distinction. La division sociale est toujours omniprésente. La ville est un objet hautement politique."

Des excès de cette ségrégation qui, on l'espère, ne sauraient préfigurés les villes du futur, sont déjà largement à l'œuvre. "Je suis inquiet de la privation grandissante de l'espace public, affirme Etienne Debré. Les centres commerciaux, véritables centres ville, sont des espaces privés qui, à terme, refuseront peut-être certaines catégories de la population." Dans le même registre, des cités de résidences totalement isolées du reste du monde ont déjà fait irruption dans le sud de la France. "Ces communautés barricadées, selon Pierre Bergel, ne sont d'ailleurs pas réservées uniquement aux plus aisés. Elles correspondent en fait à un phénomène général d'appariement matérialisé dans l'espace."

Mais pas de catastrophisme. Certaines dérives peuvent être atténuées si une bonne prise en charge est effectuée par les collectivités. C'est le cas par exemple avec l'environnement. D'après Frédéric Delbos, "grâce à des directives européennes, qui prennent le dessus sur le droit français, les orientations d'urbanisme prises par les collectivités devront être justifiées." Et ainsi éviter les abus. "On change de cette façon la prise en compte de l'environnement avec ce type de loi, précise-t-il." Les mutations urbaines peuvent donc être contrôlées, et même profitables, pour peu que l'être humain y soit placé au centre des réflexions. Charge à la population, aux urbanistes, aux acteurs politiques et économiques et ce à différentes échelles, de se concerter avec intelligence pour que les utopie puissent… se réaliser.


Olivier James


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